• Stéphane Boistard

Le Feu du Chamane



Je suis toi…

Tu es moi…

Dans sa clairière, cet homme près du feu me parle. Je le vois. Dans mes rêves, dans mes visions.

Il est dans un autre temps. Dans un autre monde. Et il est à la fois, dans notre connexion, dans mon temps. Dans mon monde.


Nous ne sommes pas séparés. Nous sommes liés.

Impossible à dire s’il s’agit de vie antérieure, de vie dans un autre espace temps.

Il est là, dans la forêt, près d’un feu.

Le regard est spécial. Les prunelles de ses yeux sont sombres. Presque noires. Il a une grande force. Une grande force le traverse. Et en même temps, il y a une grande lumière.

Si je te contacte avec la lumière, je touche la lumière. La force de la lumière. Si je te contacte avec opposition, avec les ombres, je rencontre la force de l’ombre.

Puissance sans crainte. Sans faille. Amour sans complaisance. Sans joie. Pur amour, car pure présence. Sans intention. Ni bien. Ni mal.

Il me regarde sans me regarder. Son regard est à la fois vide et plein. A la fois infini comme une nuit étoilée et à la fois opaque et imperméable. Un regard empli de force et de mystère.

Il est l’ami des arbres, des animaux, des êtres magiques. Il est un veilleur. Un gardien, près du feu. Il connait les humains. Sous toutes leurs formes et toutes leurs apparences. Il voit « à travers ». A travers les choses, à travers les êtres, à travers le temps, à travers l’espace. Il y a une grande force dans sa présence. Et pourtant, il reste paisible. Présent.

Il est vêtu d’une simple peau de bête. Un chamane. D’un autre temps.

Je suis toi.

Tu es moi.

Cette force m’impressionne.

Il n’y a aucune complaisance. Aucune échappatoire. Je suis vu et chacun est vu pour ce qu’il est. Et son regard est sans complaisance. Les illusion, les séductions, les manipulations… s’écroulent face à lui. Il voit. Sa simple présence est presque une menace. Être soi même, sans chercher à duper. Car il y a la force qui est là, et tapie dans l’ombre, il y a la mort. L’absorption dans le néant. Ce qui est faux est absorbé par le néant, sans même l’effleurer. Il est maître du feu et maître de l’ombre. Il connait la lumière, il connait l’ombre. A tel point que là, près du feu, son corps ne déploie aucune ombre alentour. Il est juste près du feu, et le reste est ombre. Il n’y a pas d’intermédiaire : la lumière ou l’ombre.

Veiller, entretenir la lumière, ou plonger dans les ombres. Et dans les ombres, il n’y a pas de lumière. Il n’y a que l’illusion d’ombres. Car en fait, il n’y a que ténèbres. Plus ou moins proches du feu, mais ténèbres.

Le feu voudrait projeter sa lumière dans les ténèbres, mais il ne le peut pas.

Les ténèbres voudraient projeter leur ombre sur le feu, mais elles ne le peuvent pas.

Le gardien veille. Il équilibre les deux mondes. Plonger dans le feu, dans la lumière, et disparaitre, ou plonger dans les ténèbres et errer dans l’obscurité. Il est à la limite. Là où ces deux possibilités se rencontrent. Il faut bien un être à cette limite. Pas d’entre deux. Pas de demi mesure. La plénitude de l’ombre ou la plénitude de la lumière.

Le dos touche l’ombre alors que la face est touchée par la lumière du feu.

Le chamane veille. Les yeux fixes. A travers le feu. A travers le temps. A travers l’espace.

Le feu et l’ombre sont deux portes. Deux espaces.

Je suis toi,

Tu es moi.

La force. La puissance. Ni dans la voix muette, ni dans la silhouette. Mais dans la présence. Puissante. Sans besoin de parler. Ni de convaincre. D’ailleurs, qui conque serait déjà vaincu.

Ce que lui ne peut faire, je peux le faire. Il ne peut bouger. Il doit veiller. Alors je peux déployer. Chacun peut déployer. Dans le visible et l’invisible.

Et en même temps, cela ne changera rien. Car rien ne peut être changé. Juste les apparences.

A quoi cela sert-il ? A rien.

Est-ce que cela va me rassurer, effacer mes peurs, ou apporter du bonheur ? Même pas.

Simplement, cela est.

La force, la puissance, se déploient en chaque instant.

A la fois pour assembler les cellules de ce corps et pour faire bouger les univers et les planètes. La même force. La même puissance.

Le chamane est là. En chacun. Primitif. La puissance primitive. La force primordiale.

Je suis toi,

Tu es moi.

Même les flammes ne trouvent pas d’écho dans son regard. Aucun reflet dansant sur son visage. Le chamane est au-delà du mouvement. Il est le mouvement. La force qui précède le mouvement. La force qui perçoit le mouvement. La force qui reste stable et impassible au-delà du mouvement.

Chaque mouvement agite les ombres et la lumière.

La force reste impassible. Le mouvement n’est qu’apparence. Que perception. Le chamane est stable. Sans mouvement.

Et à la fois le mouvement est perçu, cherchant ce point d’équilibre qui le rend stable. Jusqu’à être absorbé par le non mouvement. Par l’ombre ou la lumière. La stabilité est illusoire. Tout comme le mouvement. Ils ne peuvent qu’être absorbés. Dissous. Seul bouge le mouvement, seul se stabilise le mouvement. La danse ne s’arrête pas. Elle est absorbée. Intégrée dans le non mouvement.

Le chamane impassible veille. Près du feu. Au-delà du temps. Au-delà des temps. Pour une éternité qui se déploie dans le temps. Dans tous les temps. Et à la fois sans temps.

Dans toutes les pensées. Et à la fois sans pensée.

Dans toutes les formes. Et à la fois sans forme.

Il veille. Impassible. Soutenu par les univers. Soutenu par l’ombre et la lumière. Gardien des mondes et des univers. Il veille.

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