• Stéphane Boistard

Le saddhu céleste




C’était pendant un voyage en Inde du Sud. A Tiruvannamalai, où il y a la montagne sacrée Arunachala.


Je montais paisiblement sur le sentier au pied de la montagne sacrée. Je m’étais éloigné de l’agitation du village pour me retrouver dans cette nature austère au pied de la montagne.

Sur le sentier, un Saddhu habillé en orange était assis. Il me fit signe de m’arrêter. Je n’en avais pas vraiment envie, mais je n’avais pas non plus envie d’aller plus loin. Derrière son aspect austère, silhouette fine, travaillée par les éléments, par l'austérité de la vie de pèlerin sans foyer, ses cheveux longs noués sur sa tête, c'est surtout son regard qui m'arrêta. Un regard paisible qui me donna envie de m’assoir à ses côtés. Je pensais qu’il me solliciterai pour une aumône, ais il n’en fit rien. Il resta simplement assis, et j’étais assis à côté de lui.


C’était la fin d’après midi, je venais là pour méditer et accompagner le coucher du soleil.

Lentement, le soleil apparu derrière un arbre pour poursuivre sa course déclinante vers les collines à l’ouest. Nous restions silencieux avec le saddhu. Une paire d’occidentaux passèrent devant nous, surement pour aller méditer un peu plus loin sur le sentier, vers un promontoire rocheux. Le saddhu ne les arrêta pas, il ne sembla même pas les remarquer passer.

Le soleil déclinait et il passa lentement derrière les crêtes en face de nous. Dans un anglais impeccable, le saddhu, qui continuait de regarder le ciel, s’exprima :

- Elles sont là.

Je suivis son regard et vis les premières étoiles du crépuscule.

- oui, répondis-je.

- Ce sont mes filles…


Je pensais qu’il avait un élan mystique, ou que le soleil avait un lien quelconque avec lui, et qu’il prenait ces étoiles pour des émanations de ce principe. Qu’il se sentait un père céleste.

Il resta ainsi silencieux, à fixer le ciel qui se teintait des couleurs changeantes de fin de jour.


Je restais moi-même silencieux, ne sachant trop quoi dire. Je fermais un instant les yeux. J’eus alors une vision. Cet homme aux cheveux longs et à l’aspect de mendiant, je le vis plus jeune, les cheveux bien coiffés, dans un vêtement de ville. Je ne savais plus si c’était ma vision, ou si je fondais dans la mémoire de ce saddhu, simplement en étant assis à côté de lui. Sans que je puisse les empêcher, les pensées se succédèrent. Je vis défiler dans ma tête un fragment de vie, comme si ma vision me parlait. Comme si elle voulait me transmettre quelque chose derrière les apparences.


« Comme bien souvent dans la tradition hindou, j’ai reçu une éducation qui m’a permis d’avoir un métier et de fonder une famille avec la femme qu’on m’avait destiné. Nous ne nous connaissions pas. Nous avons appris à nous aimer, et j’ai eu une vie de famille heureuse, avec mes deux merveilleuses filles. Mais là où traditionnellement les enfants sont élevés jusqu’à leur maturité, puis l’un ou l’autre, généralement le mari, part du foyer pour aller vivre une expérience spirituelle, quittant ses attaches et attachements. Je suis parti de mon foyer familial quand mes filles étaient petites. Car je sentais cet appel intérieur. J’avais une belle situation, une belle maison, une merveilleuse famille. Et je suis parti. Cet appel a été plus fort. Comme le son du tonnerre. Il fallait que j’en vois la lumière, que je reçoive la foudre. Pour m’éclairer intérieurement. Pour libérer cette lumière qui demandait à être reconnectée.


Certains entendent cet appel avant même de fonder une famille. Mais cet homme que j’étais a entendu le tonnerre et il s’est mis en marche. Laissant tout derrière lui.

Ma femme et mes filles m’ont manqué cruellement. Je n’ai eu aucun moyen de les contacter. Et je n’en cherche pas. Je suis parti comme on va chercher un trésor. D’abord à l’extérieur. J’avais comme ambition de revenir au village une fois ce trésor retrouvé. Je m’imaginais à la tête d’un ashram, ma femme et mes filles vivant à mes côtés. Je m’imaginais ramener ce trésor auprès des miens.

Ce fut dur. Je n’étais pas habitué à vivre de peu, ni dormir dehors par tous les temps. Mais je persévérais, poussé par mon ambition de réussir dans ma quête de l’Illumination. J’étais ambitieux. Certains vont en pèlerinages. L’homme que j’étais voulait plus.


Progressivement l’homme que j’étais a disparu. Non pas que je l’aie renié ou oublié, il a simplement disparu en cherchant son trésor. Le chercheur s’est dissout. L’idée même de revenir avec un trésor s’est dissoute.


Je suis simplement là. Je ne sais plus qui de la montagne, de cet arbre là devant ou d’un humain est là. Présentement. Il y a simplement une présence. Elle apparaît. Elle traverse l’univers du silence pour émaner. Et l’univers écoute…"


Je rouvris les yeux un instant. Il restait impassible et silencieux. La nuit commençait à tomber, et les étoiles étaient plus nombreuses et plus scintillantes.

A nouveau je fermais les yeux, sentant que la vision n’était pas finie.


« Ma femme et mes filles m’ont manqué. A tel point que je sentais que cela me déchirait intérieurement. Plus d’une fois j’ai pensé à faire demi tour. Rentrer dans ce foyer. Les retrouver. Imaginant que je serais accueilli et pardonné d’avoir échoué dans la difficulté. Certains continuent pourtant. Par orgueil. Ou par ténacité. Ou par quelques étincelles qui leur montre le chemin.

Pour moi, rien. Juste un chemin. Un jour qui suit une nuit. Puis un nouveau jour. J’ai suivi ce que m’avait dit mon guru : « Sois silencieux et attentif. Sois sérieux et tout ira bien pour toi. »

J’ai suivi ses préceptes. Progressivement, l’homme que j’étais a semblé s’évanouir comme happé par un rêve. Il n’y eut pas de foudre, mais une lumière diffuse qui s’est installée progressivement dans le regard. Une lumière dans laquelle tout apparaît.


Je les vois mes deux petites filles et ma femme. Étrangement, chaque soir, elles sont les premières étoiles dans le ciel. Car ces premières étoiles élèvent mon cœur. Je sens un amour profond. Les étoiles brillent de jour comme de nuit. Il en va de même pour cet amour. Il brille de jour comme de nuit. Dans le sommeil et dans la veille. Quand on aime, le soleil ne se couche jamais. ..


Mes filles et ma femme sont comme des étoiles. Je les sens présentes qu’elles soient visibles ou non visibles. Elles ont une place particulière dans l’univers qui est perçu. Dans ce vaste univers vibrant d’amour, il y a des étoiles et des planètes particulières.

Rien n’est séparé. Et dans cette non séparation, il y a des qualités. Des modulations particulières de cet amour. Cela fait apparaître des planètes, des étoiles, et tous les êtres. »


J’ouvris à nouveau les yeux. Les lumières et les sons avaient changé. La nuit avait pris place.

Je ne savais pas quand je me lèverai et partirai. L’homme restait immobile. Cependant, quelque chose avait changé. Avais-je été plus perméable à son silence, à sa présence, à sa vibration ? Je ne saurais dire. Il émanait de cet homme tant d’amour. Je sentais comme une vibration dans l’air ambiant. Une vibration ambiante d’amour.


La lune se leva lentement dans le ciel, éclairant la forêt clairsemée.

Le saddhu était resté silencieux. Je savourais surtout cette qualité ambiante. Une vibration que sa présence permettait. J’avais l’impression qu’il ne veillait ni ne dormait. Il était simplement là. Comme une roche, un arbre ou une étoile.


Je restais un instant, puis je m’éclipsais en faisant le moins de bruit possible. J’attendis d’être éloigné suffisamment pour allumer ma lampe frontale et marcher d’un pas plus engagé sur le sentier de retour vers le village dont je devinais le brouhaha nocturne au loin.


Parfois, depuis cette rencontre, lorsque j’ouvre les yeux, je repense à cette rencontre. Je regarde dans le vide de l’air devant moi, et je sais qu’il y a tout un univers qui me relie à tout ce qui vit. Une vibration qui relie. Je sais aussi qu’il y a des êtres dont la présence ne me quitte pas, car ils sont des planètes et des étoiles dans mon univers aimant. Cela me rassure peut être. Me permet de lâcher. Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que parfois, elle revient, cette vibration d’amour, emplissant les cellules du corps, et au-delà. Les pensées s’apaisent. Et seule persiste cette qualité. Ambiante. L’amour.

photo AjayGoel sur Pixabay

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