• Stéphane Boistard

Le sourire de la goutte d'eau



Un ami me demanda « comment aimer ? Comment puis-je aimer l’humain, l’humanité? Quand vais-je ressentir l’amour au fond de moi ? »


Aimer. Qu’est-ce que l’amour ?

Il y a deux types d’amour. Car il y a deux types d’espaces qui aiment.



Un premier amour est l’état amoureux. Il correspond à cette recherche de l’autre. Cette recherche dans l’autre d’un manque. D’un vide. Entre fascination et idéalisme, nous cherchons l’expérience agréable et heureuse. Or cette expérience est l’expérience de l’individualité. Cette expérience nous sépare.


Chercher une unité dans l’autre, dans autrui, nécessite qu’il y ait un autrui. Une séparation. Et nous avons beau essayer de gommer cette séparation, elle apparaît à nouveau. Aucune étreinte, aucune fusion, qu’elle soit sexuelle, intellectuelle, sensorielle… ne dure. Aucune expérience n’est durable. Alors cet amour fusionnel, cet amour qui comble ou qui rassure se retrouve désorienté et cherche à nouveau l’expérience qui pourrait enlever cette angoisse de la solitude. De la séparation avec tout ce qui vit.


C’est l’amour « amoureux ». Une alternance de plaisirs, d’extases parfois, et de chute. La perte de cet état merveilleux. Cet amour est une succession de moments merveilleux, et de moments de chute. Autrement dit, c’est l’alternance de moments de profonde solitude, de désarroi intérieur, qui vit des expériences pour aider à dépasser cet état. Qui essaie de compenser. C’est comme manquer de chaleur et se mettre face au soleil en espérant que le soleil va durer éternellement. Or il y a la nuit. Il y a les nuages et la pluie.

Cet amour est empli de leurres. Chaque espoir est une attente vouée à chuter. Tôt ou tard, l’illusion est dévoilée. Le plaisir d’un instant disparaît. Il ne reste que le vide. Un vide de présence.


Plus l’aspiration est élevée, plus nous semblons nous élever en des espaces extatiques, plus nous chutons sur un sol dur et froid. La froideur et la dureté de ce monde qui est le nôtre. Il a la froideur de la peur et de la solitude. Un monde où il nous semble mourir à chaque fois que nous ne sentons pas ce soleil. Que nos sens ne perçoivent pas ce réchauffement. Quand le cœur cesse de savourer l’expérience, il devient froid. Et tout le corps devient froid. Les sensations ont disparu dans un néant d’où nous devons les sortir à nouveau. C’est la quête de la sensation. De l’expérience sensorielle d’un amour qui cherche. Un amour qui a soif et qui imagine être abreuvé à chaque expérience heureuse. Sans voir que ce qui l’abreuve est une eau salée, qui ne fait qu’augmenter la soif rapidement.


Cet état amoureux est cet espoir qu’un sens à notre vie passe par l’attachement à une personne, à un lieu, à un rôle, à une façon d’être en ce monde. C’est la tentative enfantine de sortir de la solitude et de la souffrance en cherchant une solution extérieure. En cherchant une aide à l’extérieur de nous même.


Or l’aide est là. Toujours. Elle se situe dans l’amour. L’amour existe. Mais cet amour est un paradoxe. Car toute expérience d’amour est une expérience sensorielle. Venant de l’extérieur. Or l’amour peut être perçu par certains sens aiguisés, et la plupart du temps ne pas être perçu. Car l’amour n’est pas une expérience sensorielle.


L’amour n’est pas cet apaisement ou cette sensation agréable, voire merveilleuse d’une belle expérience. L’amour n’est pas la joie qui nous donne des ailes.

Il est au-delà de tout cela.


Car l’amour n’est pas lié à notre état d’individu. Il n’est pas lié à la perception de la personne. De ce « je suis untel » . C’est un état qui émerge quand il y a effacement de la personne. C’est la force qui fait ouvrir la fleur et vibrer les étoiles. C’est une force de vie. C’est la vie qui est amour. La vie n’est pas aimante. Elle est amour.


Le seul passage vers l’amour est l’abandon de notre importance. Plus nous nous sentons importants, plus nous donnons de force à notre histoire personnelle, plus nous dressons des murs et des murailles qui nous empêchent de percevoir l’amour. Nous plongeons dans l’illusion qu’une ampoule allumée est un nouveau soleil. L’amour est au-delà de cela. Il est au-delà de notre importance personnelle.


Le paradoxe de l’amour est le paradoxe de la goutte d’eau. La goutte d’eau peut sentir la chaleur du soleil, la texture de la terre. Par contre, son état naturel de goutte d’eau, c’est de s’oublier un instant et de percevoir l’océan dans lequel elle baigne. D’oublier la goutte qu’elle est pour devenir cet océan. Et alors elle est reliée à tout ce qui vit. A tous les océans. A tous les soleils. A toutes les terres.


Or la goutte d’eau ne perçoit pas l’eau. « Quand je suis l’eau, je suis l’eau de tous les êtres » dit mon père pendant qu’il fait des offrandes à la rivière. C’était en hiver, je lui demandais s’il n’avait pas froid, les pieds dans l’eau glacée. Son regard se tourna vers moi. Il avait changé de couleur. Il était couleur de la rivière. Couleur de l’eau. « l’eau n’a pas froid de l’eau ».


L’amour est comme cette goutte d’eau. Il ne peut percevoir l’océan, car il est l’océan. L’amour ne peut être perçu, car nous ne trouvons rien. Nous lâchons seulement avec ce qui nous sépare de l’amour. Nous sommes amour. Nous sommes des êtres d’amour. A la fois des fragments de l’amour, et à la fois la plénitude de cet amour.

L’amour ne peut être perçu. Car il n’est pas une sensation.


Certaines sensation nous indiquent que l’amour est présent. Comme par exemple sentir la vie. La non séparation. Ou sentir qu’il est facile de laisser émaner de la joie, de la tendresse, de la douceur, de la bonté… qui sont des manifestations de l’amour. Car l’amour est perçu dans ses manifestations. Pas les manifestations que je fais, mais plutôt les manifestations qu’il fait en utilisant ce corps et ces pensées qui traversent ce corps que je lui offre. En abandonnant mon importance, en abandonnant la certitude que je suis un individu, je deviens une parcelle d’amour.

Et alors une galaxie apparaît. Un amour avec ses liens, ses rythmes, ses relations proches ou lointaines avec d’autres éléments de cette galaxie. De ces galaxies.


La seule façon de percevoir l’océan, pour la goutte d’eau, c’est d’accepter et d’accueillir pleinement son état d’eau. D’oublier qu’elle est une goutte. « Je suis l’eau » se dit la goutte. Et progressivement, son état naturel émerge. Ni de l’extérieur, ni de l’intérieur. Il émerge d’un autre espace. Une nouvelle dimension. Et la goutte progressivement abandonne toute résistance. Elle perçoit. Tous ces soleils, toute cette terre. Toute cette eau. Tous ces espaces et ces horizons. Et dans sa vibration de goutte, au-delà de tout état perceptible, elle entend cette force s’exprimer : « je suis ». Et elle s’abandonne. Je ne suis ni une goutte. Ni de l’eau. Ni rien de ce que je connais. Car je suis ce qui est. Tout cela. Percevant les soleils, les terres, les océans et les vastes horizons et tous les êtres, elle accueille : « je suis ». Et un sourire se dessine dans sa perception de goutte.


Sur la rive, un bébé dans les bras de sa maman regarde le monde. Sans raisons apparentes, un sourire émerge dans tout son être. Et son visage s’illumine.

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