• Stéphane Boistard

Petits cailloux



Je marchais sur un sentier pieds nus. Un sentier de terre nue, de petits cailloux et de roches lises affleurantes. Un sentier qui sinue dans la garrigue entre les chênes verts, les genévriers et quelques épineux.



Au début, le contact avec la terre était agréable. Sentir les nuances de la texture et de la chaleur de la terre en fonction des zones ensoleillées, ombragées, sèches, humides… Les petits cailloux et les quelques épineux avaient semé des embûches sur certaines portions, où je marchais plus lentement car cela faisait mal. Je marchais ainsi une bonne distance, montant vers un panorama en bout de ce plateau forestier, vers Renne le Château.

Les passages de petits cailloux ont été plus nombreux, et j’avais laissé mes chaussures à l’entrée du sentier. Aussi, je montais doucement, pour limiter la douleur sous les pieds.

A la descente, je vécus une expérience intéressante.


Tout d’abord, la douleur de ces petits cailloux me faisait chercher les espaces de terre nue moins douloureux, et les roches lisses qui elles aussi me soulageaient. Mes pieds me faisaient de plus en plus mal. En descente, le poids du corps accentuait la sensibilité et la douleur, et le seuil de tolérance du corps avait été dépassé, j’étais sorti de la zone de confort et de la curiosité des perceptions du départ. J’avais mal. De plus en plus mal.

Alors je devenais plus attentif à ce sol. Je cherchais à déceler les espaces où il y avait des cailloux moins agglutinés, laissant entrevoir un peu de terre moins irritante. La douleur était persistante, voire croissante sous mes pieds, et je remerciais la terre pour ces micro espaces où elle était dénudée, ou mieux où il y avait des roches lisses. Je remerciais et bénissais ces micro espaces, et je râlais sur les longs espaces de petits cailloux. Je pris conscience de cela. Cela me gêna de râler après ce sol caillouteux. Je sentais que je pouvais apprendre à remercier malgré la douleur. A travers la douleur. L’exercice ne fut pas simple, et je ne suis pas sûr que ces remerciements furent tous sincères. Mais je commençais à remercier aussi ces petits cailloux, bien qu’à chaque pas la douleur fut si vive qu’elle en devenait insupportable. Chaque pas se faisait au ralenti et je retenais un peu ma respiration face à la douleur. Cette lenteur me rappela les marches méditatives que je connaissais dans l’herbe douce. La différence tenait principalement à l’attention permanente que mes pieds focalisaient.


Je remerciais et il me vint une pensée : face à la douleur, respirer. Je ne savais pas me rendre plus léger, et la pensée de respirer fut teintée d’un espoir de soulagement par la respiration et l’idée un peu folle qu’en respirant je deviendrais peut être plus léger… Vous l’imaginez surement, je ne devins pas plus léger en respirant plus amplement. Cependant, en me calant sur la rythmique d’une respiration régulière (quatre secondes d’inspiration puis quatre secondes expiration), je pouvais avancer et focaliser mon attention sur le temps et la respiration. Chaque seconde représentait un nouveau pas. Mes pas devinrent plus petits, plus réguliers, et la pensée changea. Elle restait focalisée sur la douleur sous les pieds à chaque pas, mais aussi sur le décompte de la respiration. Cette pensée « partagée » entre les pieds et la tête sembla atténuer très sensiblement la douleur vive.

Je continuais de marcher de l’avant. Je me sentais aussi en compassion avec les êtres qui éprouvent des douleurs. Avec l’énergie de la douleur.


Je compris littéralement une perception corporelle du temps. Où rien ne comptait à part le temps, et la douleur qui revenait à chaque seconde, et à chaque pas.


Faire corps avec la douleur. Lui laisser l’espace. Cela me rappela cette expérience où j’avais marché pieds nus dans la neige. Une expérience brûlante de douleur. La brûlure de la neige.

Lors de la marche pied nu sur la terre, il y a cette possibilité de suspendre la marche. De suspendre la douleur. De suspendre le temps. Lorsque je m’arrêtais de marcher un court instant, j’arrêtais de compter les secondes et je contemplais le paysage. Je le savourais. Je savourais tellement le paysage et la pause permettant de limiter un peu la douleur ininterrompue.


C’étaient les seuls moments où je levais le regard du sol. Je pouvais voir ce paysage, l’accueillir, l’absorber. M’en régaler quelques secondes, les pieds douloureux. Je ne trouvais pas le paysage beau. Je ne le voyais pas vraiment. Je l’absorbais.


Posé sur un bout de terre à nue, ou sur une roche lisse, j’absorbais le paysage. Il correspondait à moins de douleur. Il correspondait à une pause courte, où le temps semblait ne plus compter. Le paysage extérieur recevait un écho intérieur de douceur. Une ouverture intérieure de douceur. De moins de douleur. Je ne pourrais pas décrire le paysage que j’ai vu. Car il était uniquement pure douceur. Soulagement temporaire.

C’est quelque chose que de se reposer dans un paysage.

S’abandonner un court instant.

Accueillir le paysage au point d’en oublier la douleur.

Accueillir le paysage au point d’en oublier le temps.

Accueillir le paysage au point d’en oublier l’espace qui l’entoure.

Accueillir le paysage au point de s’oublier soi même.

Quand cet intermède est un espace silencieux et doux.

On ne peut que plonger. Laisser l’âme se déposer en plume légère. Être la plume et l’espace doux qui l’accueille.


Puis la marche reprenait. Le paysage disparaissait, il ne restait plus que les pieds, le temps rythmé, la respiration. Je n’étais plus une histoire, un quelqu’un. J’étais une marche rythmée et douloureuse.


Lorsque plus tard je remis les chaussures, elles me semblèrent si merveilleuses, si douces, que mon pas devint léger. Je ne crois pas avoir autant senti la douceur d’une chaussure. Quelle merveilleuse invention. Quelle joie d’avoir des chaussures aux pieds.




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